Instants de rue

Formidable, me suis-je dit la première fois que j’ai eu l’occasion de lire le livre « La Banlieue » de Robert Doisneau et Blaise Cendrars. Ces photos, ces textes, des témoins de vie, des témoins d’un passé si récent et déjà si lointain. Je l’ai lu, je l’ai relu, je l’ai dévoré, et je me suis mis en tête de photographier ces instants présents qui feront rapidement partie du passé. Mais voilà, la difficulté surgit ! Prendre un appareil photo et photographier un paysage semble facile, mais prendre un appareil photo et le tourner vers les gens pour les photographier c’est bien là toute la difficulté. Il faut aller vers les autres, dépasser sa timidité, oser parler de ses intensions, de son projet, être sûr de soi, et ne pas trembler. Un véritable challenge en soi surtout si on n’est pas habitué à cette démarche de voir évoluer autrui, de regarder la vie se dérouler devant soi. Puis un jour, on prend de l’assurance, on franchit le pas. Se pose alors la question de savoir comment saisir ces instants de vie, comment photographier les gens car il est bien évident que le monde moderne ne permet pas aujourd’hui de photographier les gens comme au temps de Doisneau et de Cartier-Bresson. Le monde a évolué vers une protection de la vie privée et du « droit à l’image » rendant ainsi le terrain miné pour le photographe de rue. Les gens voient en lui un paparazzi alors qu’il n’est que le témoin direct de son époque, un photographe de reportage captant la vie dans la rue. Encore que pour pouvoir capter cette vie, il faut avoir des instantanés, non des photographies posées. Or, quand on demande à la personne l’autorisation de pouvoir la prendre en photo, irrémédiablement on perd cette spontanéité du mouvement, de l’action, qui donne tout l’intérêt à la photo cherchant à capter la vie. Il faut donc passer outre l’autorisation, puisque le but recherché est souvent de sublimer la vie, la personne en elle-même et non point de lui causer du tort. Du coup, il faut être rapide, trouver un style, avoir l’œil en éveil et un matériel adapté à ce genre de prises de vue sur le vif. Nous allons ici tenter de voir comment photographier les gens dans la rue. Bien que chaque photographe puisse avoir « sa méthode », on distingue néanmoins trois grandes manières de photographier ses semblables dans la rue.

 

La photographie de rue avec personne de dos

 

  

Portugal, 19mm  f/8  1/250 Iso 100


Peut-être la manière la plus simple d’aborder les gens dans la rue, réalisant ainsi un cliché en toute discrétion et comme on n’aperçoit pas le visage de la personne, on a finalement peu de chances d’être ennuyé pour des questions de « droit d’image ». Il ne faut cependant pas penser que parce que la photographie est prise de dos que c’est la manière la plus facile pour obtenir une bonne image car ici la composition joue un rôle primordial et tout manquement aux règles communément admises devient impardonnable. Puisque la personne est de dos, il faut intégrer à la composition d’autres éléments qui rendent la scène intéressante et qui sont en relation avec la personne photographiée. La lumière et les contrastes prennent alors une valeur essentielle, encore plus en photographie noir et blanc. De plus, ne pas apercevoir le visage conduit inévitablement l’imaginaire vers la réflexion afin de chercher à en savoir davantage sur la personne, sur l’action qu’elle est en train de réaliser.  La photo est réussie dès lors qu’en la regardant on cherche à en savoir plus. Malgré son apparente facilité, le tout est d’être patient, de cadrer, de composer et d’attendre qu’un instant approprié se produise avant de déclencher l’obturateur.


La photographie de rue avec personne de profil

 

Mouffetard, 17mm f/5.6 1/125 Iso 100


Un autre moyen d’aborder les gens dans la rue est de les photographier de profil tout en restant relativement discret. Cependant cela demande un peu plus d’anticipation car on doit souvent préparer son cadrage puis attendre que l’occasion se présente d’avoir un passant qui ose s’aventurer dans cette composition. Mais une autre méthode aussi est celle de se mettre à marcher presqu’au même rythme que la personne que l’on veut photographier, puis calculant l’arrière plan qui va se présenter viser au moment opportun et déclencher. De fait, je préfère personnellement cette méthode qui me semble plus naturelle que celle de se mettre en place et attendre que l’évènement se produise. Pour photographier de profil, l’arrière plan est donc important car il doit permettre à la silhouette de la personne photographiée de s’en détacher ou bien receler lui-même une lumière exceptionnelle apportant un vrai plus dans la composition. D’autre part, comme on se trouve souvent près de la personne avec une focale courte, une vitesse adaptée pour figer le mouvement est nécessaire. On travaillera ainsi communément  à des vitesses entre 1/125 et 1/250, parfois au 1/500 en modifiant la sensibilité Iso si nécessaire, tout en gardant son appareil réglé sur le mode Autofocus, ou bien en mode Manuel sur l’hyperfocale afin d’avoir une large profondeur de champ et une bonne netteté en tous points sans s’accaparer de ce dernier point et se consacrer davantage à la composition de l’image. Ne reste alors plus qu’à déclencher au bon moment pour que le sujet s’inscrive au bon endroit de la composition, généralement les jambes espacées dans son geste de marche. Mais au final c’est le photographe qui reste tributaire du déplacement de la personne, et la silhouette ne donne pas toujours l’effet escompté au plan graphique une fois la photographie prise.


La photographie de rue avec personne de face

 

Paris, 17mm f/5 1/640 Iso 200 -0,33EV


Un dernier moyen d’aborder les gens dans la rue est de les photographier de face ce qui dans nos villes modernes est bien plus compliqué. D’une part à cause du « droit à l’image » et d’autre part à cause de la méfiance générale que nous avons d’autrui et notamment lorsque celui-ci est équipé d’un appareil photo et encore plus si ce dernier est équipé de longues optiques. Il me parait dès lors nécessaire de rester discret, avec un matériel qui doit l’être tout autant, et de ne pas insister si on constate que la personne ne tient pas à être prise en photo. Inversement, on sera souvent surpris par le nombre de personnes qui accepteront que vous les preniez en photo si votre approche est bonne, si vous engagez le dialogue, si vous expliquez votre but et si vous laissez transparaitre une vraie confiance en soi. Il ne faut alors pas pour autant tomber dans le piège de la photo posée qui enlève toute spontanéité à la photographie de rue et au concept d’instant décisif tel que l’a introduit Henri Cartier-Bresson. Ainsi, équipé de votre appareil en général monté d’une optique 28 ou 35mm, vous êtes prêt pour de belles photographies de rue avec vos personnages pris de face. Vous pouvez alors soit déclencher en visant au travers de votre appareil, soit déclencher discrètement l’appareil en bandoulière ou même tenu en main. Pour ces deux dernières méthodes, une connaissance de son optique ainsi que de la position de l’appareil dans l’espace sont importantes afin de capter une scène avec une composition qui soit pratiquement définitive sans nécessiter un long post-traitement de correction. Vous passerez d’autant plus inaperçu que la ville où vous vous situez est touristique car alors rien de plus naturel que d’avoir un appareil photo en main et de prendre des photos au milieu de la foule. Plus vous aurez de confiance en vous, plus vous aurez de rapidité et plus vous réussirez à capter de beaux instants de vie qui sortent de la banalité.


Au total, photographier la rue est non seulement facile mais aussi essentiel pour garder une trace de la vie de nos concitoyens à un moment précis dans un espace donné. Evitez les gros plans, la photo d’enfants, les scènes équivoques. N’insistez pas si les personnes ne tiennent pas à être photographiées. Soyez courtois et n’hésitez pas à parler avec les gens qui bien souvent n’attendent que cela. Si par contre vous sentez que la situation devient tendue, rangez votre matériel, changez de lieu, n’insistez pas ! Rappelez-vous que le problème du « droit à l’image » ne se pose généralement pas au moment de la prise de vue, mais seulement plus tard si vous désirez publier la photo ou faire une exposition. Ayez avec vous des formulaires d’autorisation prêts à être signés le cas échéant. Armez-vous de patience, marchez au milieu de la foule ou repérez un endroit adapté à une bonne composition, regardez la vie s’écouler autour de vous, entrainez votre œil à voir ces moments, ces compositions qui feront une bonne photo et déclenchez. Recommencez à ne plus en finir car c’est en faisant de la sorte que vous serez à même de pouvoir anticiper ce qui va se passer et déclencher à l’instant décisif.


Références :

 « Henri Cartier-Bresson, L’art sans art » J.P. Montier, Ed Flammarion, 1995
« Du métier à l’œuvre » Robert Doisneau, Ed Steidl, 2010
« Présences urbaines » Réponses Photo, n°207 Juin 2009 page 42
« L’âme du photographe : Comment donner un sens à vos images » D. Duchemin, Ed Pearson, 2009
« Expression urbaine » Le Monde de la Photo, HS n°7 page 53

"La difficulté c'est de sortir de la photo unique, et de réaliser une série homogène jusqu'à ce que l'ensemble prenne forme et soit porteur de sens".
S.Hugues, RP n°181 S Avril 2007 p.62.

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